Allah n’est pas obligé – Ahmadou Kourouma

D’après mon Larousse, l’oraison funèbre c’est le discours en l’honneur d’un personnage célèbre décédé. L’enfant-soldat est le personnage le plus célèbre de cette fin du vingtième siècle. Quand un enfant-soldat meurt, on doit donc dire son oraison funèbre, c’est-à-dire comment il a pu dans ce grand et foutu monde devenir un enfant-soldat. Je le fais quand je le veux, je ne suis pas obligé. Je le fais pour Sarah parce que cela me plait, j’en ai le temps et c’est marrant.

Birahima, c’est l’enfant de la balle, le petit qui, faut de famille et d’attaches, traverse les guerres du Liberia et du Sierra Leone. Il trimbale sa jeunesse d’un coin à l’autre, d’un camp à l’autre, racontant les événements d’un air détaché, essayant de prendre distance pour ne pas mourir sous le poids de la violence et du chagrin. Il a conclu à l’inhumanité de toutes les forces en présence, qui utilisent sans vergogne les enfants comme des armes : hommes comme femmes, en dépit de l’une ou l’autre bonne action, sont cruel.le.s, tueur.euse.s, assoiffé.e.s de sang… La langue aiguisée et désabusée de Birahima égratigne aussi les êtres aveuglés par leur soif de pouvoir ou leur acharnement religieux, quelle que soit la tradition dont il s’agisse (animisme, islam ou christianisme).

Malgré la tristesse de la thématique, Ahmadou Kourouma parvient à trouver un bon équilibre dans son roman. Il insiste en effet sur les errances de Birahima, ellipsant souvent les terribles événements qui se sont produits, et auxquels il a pris part (Birahima confie ici et là qu’il a tué beaucoup de monde). Cette façon de raconter, non pas décousue, mais qui témoigne d’une sélection, ajoute de la crédibilité au postulat de base (écouter le récit d’un enfant-soldat) tout en épargnant au lecteur le basculement dans l’horreur complète. L’auteur donne aussi à son héros une vraie voix d’enfant. Il s’intéresse à copier les manies d’un langage enfantin, mêlant sans cesse des particularités linguistiques du français, de langues locales et du pidgin anglais d’Afrique de l’Ouest. Il rend du même coup un discret hommage à la formidable inventivité et diversité linguistique de cette région.

Allah n’est pas obligé est, il est vrai, un livre dur, qui n’absout pas grand-monde. Le récit pointe la responsabilité des dictateurs des régimes post-coloniaux en Afrique de l’Ouest, mais également l’hypocrisie des gouvernements internationaux, qui n’interviennent pas dans des situations de conflits extrêmes, voire même empirent ces situations en (re)mettant des fous-furieux au pouvoir. J’ai ressenti ce roman, au-delà d’être une tranche de vie, comme un témoignage éternel, un manifeste pour la justice et contre l’oubli de ces événements, qui sont tout récents à l’époque de la parution du livre, mais ne sont pas si vieux encore aujourd’hui… Amnesty International estime qu’il y a toujours environ 250.000 enfants-soldats dans le monde, dans des régions aussi diverses que le Kasaï, le Myanmar ou le Yémen…

Claire

Référence utilisée : KOUROUMA Ahmadou, Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000.

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