Les échoués – Pascal Manoukian

Comment témoigner de ces neuf mois de route, de ces blessures à jamais ouvertes, des humiliations, de ce monde empreint de lâcheté, de violence, du manque d’humanité, de cette négation de la vie… De l’univers parallèle où transitent chaque jour des convois de fantômes prêts à se faire battre, violer, enchaîner, racketter, assoiffer, pour faire un pas de plus vers un camp de réfugiés ou un centre de rétention. La misère et la guerre sont une manne intarissable pour les mafieux, les jihadistes, les rebelles et les trafiquants en tout genre. Ils s’échangent les clandestins de grottes en hangars, de pistes caillouteuses en oasis discrètes, de camions surchargés en bateaux-poubelles. À chaque mouvement, tous leur sucent le sang, juste ce qu’il faut pour qu’ils puissent repartir et se faire à nouveau ponctionner. […]

Sans le savoir, Assan et Iman étaient les premières gouttes d’un flot de désespoir et de misère intarissable. Les premiers sujets d’un trafic qui dans les dix prochaines années ferait vingt fois plus de morts que tous les accidents d’avion et qui rapporterait des milliards de dollars, enrichissant les prophètes et les gourous les plus fous, renforçant le pouvoir des plus extrémistes.

La citation ci-dessus explique de manière très claire le propos du roman Les échoués, de Pascal Manoukian : les migrants qui sont prêts à tout pour atteindre ce qu’ils imaginent être le paradis, l’Europe. Pour Chanchal, réfugié « climatique » bengali, Assan, qui a fui la guerre civile somalienne avec sa fille, et Virgil, le Moldave qui rêve de sortir sa famille de l’extrême pauvreté, la France de 1992 est, dans ses bons et ses mauvais côtés, toujours un endroit plus accueillant que leur terre d’origine. L’on suivra le parcours de ces migrants (avec toute la violence que ce parcours implique pour chacun d’entre eux), et surtout leurs premiers pas et leurs galères de clandestins en France, où ils risquent leur vie, sont exploités et maltraités, dans l’indifférence d’une partie de la population et avec l’appui ambigu de chefs de travail esclavagistes et de diverses mafias.

Les échoués est un roman prenant, émouvant et sensible, et Pascal Manoukian n’a pas volé son Prix Première en 2015 (Prix de la radio-télévision publique belge francophone pour un premier roman). Il a su trouver un équilibre entre réalisme et pudeur d’écriture, sans éluder la violence des voyages vers l’Europe, mais sans être voyeuriste ou provoquant. L’histoire qui m’a particulièrement touchée est celle de Virgil, une histoire moins connue que celle des migrants d’Afrique sub-saharienne ou du Proche-Orient, mais qui a contribué à construire nos sociétés d’Europe de l’Ouest ; à l’heure actuelle, nous ne nous étonnons jamais de voir des Polonais, des Roumains ou des Moldaves sur les chantiers de construction et, pourtant, dès qu’une violation manifeste des droits de l’homme fait scandale dans la presse, nous semblons surpris…

Outre le pur plaisir de la lecture, Les échoués a beaucoup de qualités. Pascal Manoukian montre que la migration depuis des régions moins favorisées vers l’Europe de l’Ouest n’est pas un phénomène neuf, bien que les médias aient mis l’accent depuis quelques années sur les traversées/naufrages de la Méditerranée, qui se répètent avec une régularité effrayante. Il entre aussi dans les rouages des systèmes complexes qui organisent la migration : les passeurs et les mafias, bien sûr, mais les personnes au pays qui ont vendu le « billet » et qui imposent une pression folle sur les familles pour récupérer leur argent (ainsi, Daria et les trois enfants de Virgil, demeurés en Moldavie, sont menacés et interdits de quitter le territoire tant que la dette de Virgil n’est pas payée). Enfin, Pascal Manoukian montre bien mieux que n’importe quel exposé savant que tant que tout le monde trouve de l’intérêt dans la migration (les migrants, qui risquent leur liberté et leur vie ; les passeurs ; les esclavagistes et mafias dans nos pays), les flux de migrants ne seront pas prêts de s’arrêter. Preuve, s’il en est, que tenter d’arrêter les flux de migrants aux portes de l’Europe est illusoire.

37 Manoukian

Édition utilisée : MANOUKIAN, P., Les échoués, 2015, Don Quichotte éditions (Le Seuil), Paris.

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