L’évangile selon Jésus-Christ – José Saramago

José Saramago, auteur portugais et prix Nobel de littérature de l’année 1998, est un auteur que je connaissais déjà, et dont j’ai adoré le fabuleux roman L’aveuglement (1995) ; quand j’ai eu l’opportunité de lire cet autre roman, L’évangile selon Jésus-Christ (avec, de plus, une matière qui s’annonçait ambitieuse), je n’ai pas hésité !

Dans L’évangile selon Jésus-Christ, on lit l’histoire de la vie de Jésus, de quelques temps avant sa naissance à sa crucifixion, en se concentrant sur le couple Marie-Joseph, ses frères et sœurs, ses errements et ses amours… En quelques sortes, Saramago remplit les « blancs » de la Bible et empruntant une démarche que je qualifierais de « réaliste » : il ancre l’histoire dans la réalité historique et culturelle de l’époque, et justifie les choix de Jésus par ce contexte… Mais pas seulement ! Saramago décrit aussi Jésus comme une marionnette, celle d’un Dieu égoïste et cruel qui l’utilise pour son propre dessein, sans qu’il soit possible pour Jésus de quitter le chemin que Dieu a tracé pour lui…

Une fois le parti-pris de base accepté (à savoir, lire la vie romancée de Jésus), j’ai trouvé le roman agréable à lire, bien que parfois long ou lourd. Pour ce qui est de la forme, l’écriture est très épaisse et monolithique ; je m’explique. Saramago fait de très long paragraphes (parfois, de deux ou trois pages), sans respiration… De même, il n’utilise pratiquement pas de points finaux, mais uniquement des virgules et des majuscules, pour donner à son texte une structure d’évangile (avec des versets). Heureusement, les chapitres ne sont pas trop longs, mais les dialogues, à cause de ces procédés, ne sont pas toujours faciles à déchiffrer, on se perd parfois entre les personnages… Pour ce qui est du fond, L’évangile selon Jésus-Christ me laisse un peu perplexe… Au début, le principe de raconter la vie romancée de Jésus me semblait séduisant, mais la réalisation m’a parfois laissée sur ma faim… J’ai parfois eu l’impression que la démarche de Saramago était de montrer à quel point Jésus était un homme ordinaire, qui s’est fait manipuler par un Dieu dont le seul but semble être la puissance absolue, qui se battrait contre d’autres « dieux » pour étendre son pouvoir et son influence sur toute l’humanité. Les deux rencontres entre Dieu et Jésus sont placées sous le signe de la moquerie et de la cruauté pour l’un (Dieu sait toutes les horreurs qui vont accompagner la religion catholique dans l’Histoire, des martyrs aux croisades et à l’Inquisition), et de l’impuissance pour l’autre. Le roman est peut-être à comprendre sous le prisme de la liberté et de la révolte (ici, contre une puissance suprême), mais j’ai eu du mal à déceler l’intention réelle du roman, qui n’est manifestement pas seulement de raconter une histoire sur la vie de Jésus.

À peine ces paroles furent-elles dites qu’un couteau flambant neuf apparut aux pieds de Jésus, Allez, dépêche-toi, je n’ai pas que cela à faire, dit Dieu, je ne peux pas rester ici éternellement. Jésus empoigna le couteau, avança vers la brebis qui levait la tête, […] Tu pleures, demanda Dieu, J’ai toujours les yeux qui larmoient, dit Jésus. Le couteau se leva, chercha l’angle adéquat, s’abattit rapidement comme la hache des exécutions ou le couperet de la guillotine, laquelle doit encore être inventée. La brebis n’émit pas un son, on entendit tout juste Aaaah, c’était Dieu qui soupirait de satisfaction. Jésus demanda, Et maintenant, je peux m’en aller, Tu le peux, et n’oublie pas qu’à partir d’aujourd’hui tu m’appartiens par le sang, Comment dois-je m’éloigner de toi, En principe, peu importe, pour moi il n’y a ni devant ni derrière, mais il est coutumier de s’en aller en reculant et en faisant des révérences, Seigneur, Que tu es assommant, homme, que veux-tu encore, […]

Petite mention spéciale à la traductrice, Geneviève Leibrich, que j’avais déjà eu le plaisir d’épingler pour ma critique sur La guerre des anges [La guerre des anges – José Eduardo Agualusa], dont la plume est un art en lui-même. Si elle ne traduit pas ici une écriture imagée et poétique, elle s’illustre avec art en traduisant la prose très particulière, comme mentionnée ci-dessus, de Saramago, très dense et parfois compliquée à lire ! Bravo, Mme Leibrich !

Alors, finalement, ce livre est-il à recommander ? Honnêtement, L’évangile selon Jésus-Christ m’a laissée perplexe ! Il n’est pas évident d’accès, et je le recommanderais plutôt à des lecteurs avertis, autant pour son contenu que pour sa longueur (500 pages très denses dans mon édition poche). Si vous vous interrogez sur Saramago, je vous recommande plutôt d’ouvrir d’abord L’aveuglement, dont je dirai quelques mots plus bas !

33 Saramago

SI vous souhaitez lire L’aveuglement, le roman qui a fait le succès international de Saramago, voici quelques mots dessus, dans l’espoir de vous mettre l’eau à la bouche. Dans un contexte qui semble être le Portugal des années 1980, un étrange virus apparait, et se diffuse très rapidement parmi la population : la cécité… L’aveuglement se répand, et c’est bientôt la société toute entière qui se jette à corps perdu dans le chaos, dans une pulsion que l’on pourrait qualifier d’auto-destructrice. Parmi cette humanité frappée par le sort, une femme seule ne devient pas aveugle ; la tâche lui incombe donc naturellement de guider ses proches dans ce nouveau monde… L’ambiance de ce roman est très « fin du monde », mais avec une approche originale et inédite, de par la forme de « virus » qui frappe l’humanité. Il y a également des rapprochements à faire avec la littérature concentrationnaire (la violence des humains envers d’autres êtres). Dans ce roman, très riche, l’on trouve aussi une réflexion spirituelle, sur la présence ou non d’une forme de divin (l’aveuglement qui s’abat comme un fléau, la fatalité, la cruauté divine ?) Il y aurait encore bien d’autres choses à dire sur ce roman, mais ces quelques lignes ne s’y consacreront pas… Foncez et lisez ce livre, c’est une bombe !

SI vous avez la flemme de lire, il existe une version filmique de L’aveuglement, mais personnellement je l’ai trouvée, bien que pas mauvaise, nettement moins riche que le roman éponyme. Blindness, sorti en 2008, réalisé par Fernando Meirelles.

 

Édition utilisée : SARAMAGO, J., L’évangile selon Jésus-Christ, 1991. Pour mon édition : 1993, éditions du Seuil, Paris, traduit du portugais par Geneviève Leibrich

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s