Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth? – Ioanna Bourazopoulou

Où situer ce roman ? Dans les récits d’anticipation ? Dans les thrillers ? Dans les romans épistolaires ?

Tout d’abord, un mot sur le résumé de Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth ? L’action se passe dans un futur proche. À peu près à notre époque, la Mer Morte s’est ouverte sous la pression d’un jaillissement de sel mauve – aux propriétés extraordinaires – et s’est déversée dans la Méditerranée, provoquant un gigantesque tsunami. La vorace montée des eaux a dévoré tour le pourtour de la mer (Espagne, Maghreb, un bout de France, Italie, Balkans et Turquie) en faisant des millions de morts et de réfugiés (nos futurs réfugiés climatiques ?) Profitant du désastre, la Compagnie, une société ultra-capitaliste, s’est ruée sur la richesse inattendue que s’est révélé être le sel mauve et mène désormais le monde à la baguette de son monopole commercial. À l’endroit où jaillit le sel mauve, la Compagnie a implanté une Colonie, îlot archaïque (sans électricité, voitures, NTIC…) dirigé par les rebus de « l’ancien » monde. L’enquête du roman nous entraine dans les événements sombres qui secouent cette Colonie loin de tout…

Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth ? est un roman très original ! Oubliez vos idées d’anticipation à base de robots ou de régimes totalitaires, le futur pourrait ressembler au présent : crise économique et problèmes environnementaux… Et une Colonie qui ressemble plus au XIXe siècle qu’au monde de Blade Runner ! Le fait que l’enquête soit menée de manière rétrospective, à travers un rapport épistolier, est une autre originalité du livre. Lire les faits à travers une série de témoignages (avec chacun son style, ses réflexions) est très prenant ! Surtout, ne vous arrêtez pas à votre première impression – qu’il ne se passe pas grand-chose – car il s’est passé beaucoup de choses mais vous ne découvrez les faits, comme Philéas Book (l’homme chargé de décrypter les lettres) qu’après coup !

Est-ce que j’ai aimé Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth ? ? Oui ! J’ai été rapidement captivée par les récits entrecroisés – les aveux – des six personnages principaux et par l’ambiance particulière de la Colonie, pesante et brouillardeuse. Cette atmosphère délétère (le sel dévore tout dans la Colonie) se ressent jusque dans l’écriture, et Ioanna Bourazopoulou nous balade dans la brume de bout en bout ! Une autre grande qualité de ce roman est la cohérence du monde « nouveau », arrangé autour d’une nouvelle carte, de nouvelles normes et par de nouveaux peuples, eux-mêmes formés par l’expérience et la souffrance de la perte d’une partie du monde (et d’une identité, d’une forme d’espoir, …)

Un regret, plus qu’un reproche, est le fait que le fonctionnement du monde « nouveau » a, finalement, assez peu d’incidence sur le récit. L’action se passe dans la Colonie, et celle-ci n’aurait pas existé sans le débordement, la Compagnie et son monopole sur le sel mauve, mais cela reste un contexte. Beaucoup d’éléments sont injectés dans le roman, et l’auteure a l’élégance de ne pas nous donner de réponses. D’où vient le sel mauve ? Comment la Compagnie a-t-elle acquis autant de pouvoir au niveau mondial ? Comment se reconfigurent les relations de pouvoir géopolitiques dans ce « nouveau » monde crédible ? Et d’autres encore, qui se posent au fil du récit et jusqu’à la fin, dont je ne peux pas vous parler ici sans vous spoiler lourdement ! J’ai choisi à dessein le terme « élégance » car, bien qu’il y ait un peu de frustration à ne pas avoir de réponse à tout, Ioanna Bourazopoulou a creusé ici ces fameux « trous du texte » dont nous parle Iser (un chouette et tout à fait abordable théoricien de la littérature) et que chaque lecteur peut combler avec son imagination, de façon à construire sa propre interprétation. Surtout que, vous vous en rendrez vite compte, Qu’a-t-elle vu la femme de Loth ? n’est pas avare de symboles ! Il y a évidemment tout un sous-texte biblique, et je ne parlerai pas plus avant de la volonté affichée du roman d’être une parabole des temps modernes (on pourrait faire une analyse de texte complète là-dessus), cette critique est déjà trop longue, mais en résumé : lisez ce livre !

27 Bourazopoulou

SI vous vous intéressez à la théorie de Wolfgang Iser qui, je le répète, est tout à fait abordable, penchez-vous sur L’appel du texte. Il y explique l’intérêt de l’indétermination et de l’inconnu dans le roman.

 

Édition utilisée : BOURAZOPOULOU, I., Qu’a-t-elle vu, la femme de Loth ?, 2007. Pour mon édition : 2011, Gingko éditeur, Paris, traduit du grec par Michel Volkovitch.

 

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