Meursault, contre-enquête – Kamel Daoud

J’ai donc dormi presque trois jours de suite, lourdement, avec des réveils qui me restituaient à peine mon propre nom. […] Chaque fois que j’y pense, je trouve étranges ces longs jours de sommeil, alors que dehors le pays était encore déchiré par la liesse de sa liberté. Des milliers de Meursault couraient dans tous les sens, des Arabes aussi. Cela ne signifiait rien pour moi. C’est par la suite, des semaines et des mois plus tard, que j’ai découvert peu à peu l’immensité de la ruine et de l’allégresse.

Meusault, l’Arabe, par milliers… Voilà le sens de ce roman, récit personnel, à la première personne du singulier, dans une langue touchante et parcourue par l’absurde, du frère de l’Arabe – ce personnage tué dès que rencontré, à peine une ombre dans l’œuvre-phare d’Albert Camus, L’Étranger. L’intrigue est simple : le frère de l’Arabe, rencontré dans un bar à Oran, vous raconte directement sa version d’une vie que des milliards de lecteurs ont effleurée sans jamais la soupçonner – la vie de l’Arabe, assassiné par Meursault sur une plage. Ce frère vous confie aussi sa vie à lui, celle de sa mère, de ceux qui restent, inconsolables et rompus, condamnés à voir leur frère ou fils mourir, encore et encore, dans les pages d’un des plus grands best-sellers français.

L’intrigue, décrite ci-dessus, m’intriguait beaucoup quand j’ai acheté ce roman. La jaquette annonçait fièrement : « Goncourt du premier roman 2015 » ; cela semble presque évident pour un roman qui traite de L’Étranger. Pourtant, malgré mon enthousiasme et mon intérêt premiers, je n’ai pas réussi à entrer réellement dans le roman. En fait d’histoire, il s’agit plus d’une dissertation sur l’absurde, d’un – sans vouloir porter préjudice à l’auteur, qui a probablement mis beaucoup de son être dans ce roman – d’un roman un peu « à la manière de Camus ». Là réside, pour moi, à la fois le point le plus positif et le plus négatif du livre. La langue d’écriture est très belle et stylisée, elle m’a séduite, atteignant parfois un certain lyrisme, comme de la poésie en prose. Voyez plutôt :

Ce furent des jours sans noms ni langage, je percevais les êtres et les arbres autrement, sous un angle inattendu, au-delà de leur dénomination usuelle, revenant à la sensation primitive. J’ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement.

Cependant, une langue stylisée et des méditations plus ou moins métaphysiques ne sont pas tout, et c’est malgré tout ce qui fait de L’Étranger, encore aujourd’hui, un roman unique. Kamel Daoud devait nécessairement savoir que son livre, en choisissant comme matière de base, non seulement de revisiter l’intrigue du roman de Camus mais, également en choisissant d’écrire « comme lui », souffrirait (négativement) d’une comparaison. J’ai tenté de passer au-dessus de cet effet (malgré tout naturel, je ne veux pas être de ceux qui ne prennent pas en compte le plaisir et l’intérêt du lecteur, mais seulement la forme et le fond du roman), et il se dégage tout de même de Meursault, contre-enquête, certaines thématiques intéressantes, comme la question des identités et de la présence (parfois) écrasante du passé dans le présent, que ce soit au niveau des individus ou des nations. La réflexion, pas très subtile mais efficace, sur les relations entre la France et ses anciennes colonies, et sur la production de haine et de ressentiment qui peuvent conduire au pire, m’a bien plu, sans me déborder d’intérêt non-plus.

En conclusion, je dirais qu’il s’agit d’un bel hommage au livre majeur de Camus, mais je n’ai pas eu l’impression qu’il deviendrait une pièce d’anthologie, au même titre que son référent.

Kamel Daoud, ecrivain

Édition utilisée : DAOUD, K., Meursault, contre-enquête, 2013. Mon édition : 2014, Actes Sud, Arles.

PS : J’ai choisi de classer Kamel Daoud dans la catégorie littérature française car, bien qu’il soit de nationalité algérienne, il écrit en français, le thème de ce roman-ci est intrinsèquement lié à la culture et à la littérature française, et il revendique lui-même l’écriture en français comme son moyen d’expression privilégié.

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