Couteau tranchant pour un coeur tendre – Maria Rybakova

L’annonce est faite à la première page : Couteau tranchant pour un cœur tendre parlera de la transformation d’un fleuve en homme, de l’amour-passion et oppressant de Marina pour cet homme-fleuve, Ortiz, et de la triste vie et fin de leur fils, Thikon.

Voici un roman complexe à décrire ; tout d’abord, il m’a été plus facile d’identifier ce qu’il n’était pas que ce qu’il était, quand bien même le thème principal (la force destructrice de l’amour, des amours) est facilement détectable. Rybakova n’a pas, je pense, voulu écrire un roman exotique ni une tragédie amoureuse. J’ai plutôt trouvé dans ce roman une réflexion sur le choc des civilisations, facteur de traumatisme et de mort, et sur la fatalité de la condition humaine.

Un mélange des genres, certainement voulu par l’auteure, illustre la thématique du choc des civilisations régies par des règles différentes. Du point de vue formel, l’écriture de l’action désoriente le lecteur occidental habitué à la règle, tacite depuis longtemps, de « l’importance de l’action » : on s’attarde sur une action importance, on ellipse ou résume les autres (toutes les actions ne se valent donc pas), on fait intervenir les dialogues dans un moment important… Ici, il s’agit d’une écriture que je qualifierais de « condensée », de sorte qu’en quelques phrases, il se passe beaucoup de choses, parfois sur une longue durée de temps, et que chaque action et dialogue semble d’importance égale. Un exemple :

Elle ne conserva dans sa mémoire ni les préparatifs, ni l’obtention du visa, du l’achat des billets. Au décollage de l’avion, elle se cramponna avec horreur à l’accoudoir de son siège. […] Ensuite, la nuit tomba. À l’approche de la ville, les passagers se collèrent aux hublots. En bas, des parapluies géants multicolores s’ouvraient et se dispersaient en étincelles : un feu d’artifice en l’honneur de la fête nationale. Bien sûr, Marina n’avait aucune idée de ce que c’était.

Un an plus tard, son mari l’amena au bord du fleuve pour regarder le feu d’artifice […]

Cet effet de dilution de l’action et du temps, augmenté par le fait que les données spatio-temporelles soient floutées pour le lecteur standard (un lecteur attentif pourra recueillir quelques indices quant au temps et au lieu de l’action), rappelle le conte indien et la tradition orale des Indiens d’Amérique latine. La thématique indienne est également textuellement présente dans le personnage d’Ortiz, qui est un fleuve incarné en homme, qui fait montre de ses pouvoirs surnaturels plusieurs fois, et dans des allusions claires aux conquistadors. Face à cette thématique animiste, on trouve le personnage de Marina, sa ville (la moitié de l’action se passe dans une ville de l’URSS) et des traits formels du roman plus typiques du roman occidental (chapitres, immersion dans les pensées des personnages…) La rencontre de ces personnages donne lieu à un amour et à des situations destructrices annoncées dès le début.

Venons-en à la fatalité, qui est au cœur du roman. Elle est illustrée par les trois personnages principaux, puisqu’Ortiz (un fleuve éternel, qui ne ressent rien et ne peut pas mourir) s’incarne en humain pour apprendre à ressentir et ne peut le supporter, si bien qu’il choisit de revenir à sa condition primaire de fleuve. Marina, elle, s’enferme dans son obsession pour Ortiz, mais ne peut le supporter, comme elle ne peut supporter le fait de le suivre dans son pays d’origine, ce qui a plusieurs conséquences néfastes pour elle-même et pour les autres. Leur fils enfin, Thikon, semble être dirigé par la même fatalité qui conduit l’être humain au malheur ; il y a quelque chose de presque zolien dans la construction de ce personnage, qui semble être dirigé par la fatalité reçue en héritage, dirigé en quelques mots par sa filiation.

Ce roman, très construit, rempli de constats fatalistes, pose donc une question majeure pour la théorie littéraire : pourquoi lire un roman dont on connait déjà, même dans les grandes lignes, la fin ? La réponse la plus évidente serait : pour apprendre comment c’est arrivé, comment ça s’est passé. Chaque lecteur et chaque lecture sont différents, et voués à l’interprétation. L’intérêt de ce roman serait donc de comprendre comment la fatalité mène les personnages au bout de l’histoire…

Pour conclure, c’est un roman que j’ai trouvé divertissant, mais si bien construit qu’il m’est devenu long et laborieux de le traverser de part en part. Je le recommande pour des passionnés de lecture, curieux de sortir du moule du roman occidental, mais pas pour une après-midi lecture à la plage ou au coin d’un fauteuil…

 

Édition utilisée : RYBAKOVA, M., Couteau tranchant pour un cœur tendre, 2009. Pour l’édition française : 2016, Le Ver à Soie, Virginie Symaniec éditrice, Charenton-le-Pont, traduit du russe et préfacé par Galia Ackerman.

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