Cristallisation secrète – Yoko Ogawa

Yoko Ogawa fait partie des rares écrivains nippons dont la renommée est parvenue jusqu’en Europe. Dans Cristallisation secrète, un roman aux airs de fable, elle brode un récit autour du thème central du souvenir et de la mémoire comme composants essentiels de la personnalité d’un être humain.

L’héroïne vit dans un univers semblable au nôtre, mais qui est régi par une étrange loi « naturelle » : sur l’île où se déroule cette histoire, les habitants sont exposés à des disparitions. Quand une disparition se produit, il se creuse aussitôt une « cavité » dans le cœur des gens, de telle sorte qu’ils ne conservent ni souvenir ni regret de l’objet disparu. Seulement, une frange de la population n’est pas sensible aux disparitions… La police secrète, chargée de faire respecter les disparitions, traque et arrête ces hérétiques et les emmène on ne sait où…

Le questionnement sur les disparitions est omniprésent dans l’histoire, chez le lecteur mais également chez les protagonistes. J’ai beaucoup apprécié de pouvoir profiter d’une mise en abime dans le roman : en effet, le lecteur suit également la progression de l’écriture du roman de la narratrice qui, dans son monde à elle, sur le mode de la fiction, ne cesse d’interroger les disparitions. L’origine de cette « loi » (la fatalité des disparitions) n’est jamais expliquée, et ses conséquences tiennent le lecteur et la narratrice en haleine…

Sur cette île, il y a une proportion beaucoup plus grande de choses qui disparaissent que de choses nouvelles qui arrivent. […] Ce que les habitants de l’île peuvent fabriquer, ce sont différentes sortes de légumes, des voitures qui tombent régulièrement en panne, de simple pièces de théâtre […] Rien que des choses modestes, sur lesquelles on ne peut pas compter. Qui ne peuvent absolument pas rivaliser avec les disparitions. Avec le débordement d’énergie qu’elles provoquent. Il n’y a pas de violence, mais c’est rapide et radical, il faut faire très attention. Si on ne peut pas boucher les trous des disparitions, l’île va finir par être pleine de cavités. Avec tous ces trous, elle va devenir toute légère, et ce qui m’inquiète, c’est qu’un jour, elle n’ait plus de forme et disparaisse. Vous n’avez jamais pensé à cela ?

En me renseignant sur le roman, j’ai appris que de nombreux critiques le considèrent comme une métaphore des régimes totalitaires, où l’état parvient à faire accepter et considérer comme normale jusqu’à la disparition de pans entiers de la vie quotidienne des habitants… A la lecture, cet aspect ne m’a pas frappée ; j’ai traversé le roman avec un œil curieux, considérant les disparitions comme l’élément de base d’un univers légèrement fantastique. En effet, je m’interroge sur le rôle du gouvernement de l’île (jamais réellement mentionné) et de la police ; certes, une police secrète est chargée de faire respecter les disparitions, mais il n’est jamais expliqué nulle part que les disparitions seraient du fait d’un pouvoir politique ; de plus, les disparitions affectent les agents de police comme tous les habitants de l’île. L’accent est effectivement mis sur les arrestations plus ou moins arbitraires effectuées par la police secrète, de même que l’ignorance du sort des détenus et certains événements font penser à un régime dictatorial ; cependant, il m’a plutôt semblé que la police secrète et toute son administration elles-mêmes s’étaient adaptées pour vivre avec les disparitions, bien plus qu’elles ne les avaient créées !

Pour conclure en abordant un point plus formel, le style de l’auteure m’a beaucoup plu ; j’y ai trouvé des ressemblances avec le style de Haruki Murakami, le nom le plus connu de la littérature nippone chez nous. Tout comme Murakami, Yoko Ogawa pourrait être accusée de lenteur dans sa narration ; pour ma part, j’apprécie cet art de la description minutieuse des faits, sans pour autant toucher à l’excès. Cette habitude d’aller dans le détail de la langue permet au lecteur une compréhension profonde de l’intrigue tout en lui conservant une lecture fluide. Loin de s’arrêter sur la prose d’Ogawa, le lecteur avance avec elle à travers des phrases précises et épurées, en accord avec la froide avancée des disparitions.

Et vous, avez-vous déjà lu Yoko Ogawa ?

De quelle partie du monde aimeriez-vous que provienne mon prochain roman à critiquer ?

07 Ogawa

Édition utilisée : OGAWA, Y., Cristallisation secrète, 1994. Pour l’édition française : 2009, Actes Sud, Arles, traduit du japonais par Rose-Marie Makino

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